« Devant les sénateurs: saint Xavier, comédien et martyr » par Aude Lancelin

Le jeudi 18 février dernier, c’était au tour de Xavier Niel, patron du groupe Le Monde, d’être auditionné au Sénat dans le cadre de la commission d’enquête visant à évaluer l’impact de la concentration des médias en France sur la démocratie. Beaucoup de mensonges, de storytelling et de bluff, qui ne laisse rien augurer de bon quant à l’issue d’une commission où les grands oligarques français de l’information auront été approximativement interrogés et constamment ménagés

Tandis que le milliardaire breton Vincent Bolloré est en passe de devenir l’ennemi numéro un de toute la corporation journalistique, suscitant désormais des hashtags, des appels, et même des films, lui se faufile au sein du paysage, faisant presque figure de petit père des cartes de presse du pays, protecteur des emplois et des libertés publiques. Symptôme révélateur, le documentaire « Media crash », produit par Mediapart et Premières lignes, sous-titré « Qui a tué le débat public ? », sorti le 16 février dernier en salles, ne mentionne même pas le cas Xavier Niel, l’un des plus puissants oligarques du pays, dans une relation fusionnelle avec l’Élysée pendant la majeure partie du quinquennat Macron. L’essentiel des péchés médiatiques se voient ainsi concentrés sur le grand méchant Bolloré et, marginalement, sur Bernard Arnault, patron de LVMH via l’affaire d’écoutes stupéfiante de François Ruffin, fondateur de Fakir. Un oubli en forme d’absolution inespéré pour Niel, s’agissant d’un film voué à poser la question de la concentration des médias auprès d’un public plus large, plus jeune, et cela à quelques semaines du premier tour de la présidentielle. Le distributeur Jour2Fête annonçait un succès en salles ce dimanche 20 février sur Twitter.

Devenu quasiment le seul maître du « Monde », quotidien de référence du pays, le patron de Free est pourtant à ce titre un influenceur particulièrement menaçant de la circulation des opinions dans le pays et bien au-delà des frontières, disposant d’un levier sans équivalent à l’égard du pouvoir. Pour mémoire, on rappellera que son groupe comprend également Télérama, Courrier international, le Huffington Post, ou encore la Vie, que Niel est toujours actionnaire majoritaire de l’Obs, et qu’il est également en train d’avaler de nombreux titres de la presse locale. Apothéose en termes de blanchiment réputationnel pour l’ancien exploitant de peep-shows, son groupe envisagerait même de créer une école de journalisme, entend-on au Sénat ce 18 février 2022. Pourquoi ? Parce que « l’investigation c’est super important », explique non sans humour noir aux sénateurs le géant des télécoms, connu pour son obsession du secret, la proximité extrême qu’il a longtemps entretenue avec le « super président » Macron et son régime, entre autres instigateur de « la loi sur le secret des affaires », une des plus agressives jamais promulguées contre les enquêteurs et les lanceurs d’alerte. Pourquoi pas après tout, les filières de la boucherie peuvent bien ouvrir des élevages.

Xavier Niel en compagnie de Bernard Arnault, patron du groupe LVMH, la première fortune de France

Depuis que l’attention s’est fixée sur la montée en puissance du patron de Vivendi et de son vassal islamo-obsédé Éric Zemmour, ces réalités-là semblent s’être évaporées pour toutes sortes de têtes oublieuses, ou bien tombées de la dernière averse. Une diversion idéale pour l’homme qui avait pourtant juré ses grands dieux que « le Monde » était une aventure collective, et qu’il ne se retrouverait jamais seul à porter l’héritage d’Hubert Beuve-Méry. Las, c’est pourtant bien l’incroyable réalité à laquelle on assiste depuis le décès de Pierre Bergé et l’éviction forcée de Matthieu Pigasse, qui révèlera lors de sa propre audition au Sénat le 28 janvier dernier, avoir été victime d’un véritable guet-apens financier aux lendemains de la présidentielle de 2017. Derrière cette opération, la main de l’Élysée visant à sortir de l’actionnariat du « Monde » ce banquier d’affaires ouvertement anti-macroniste, se revendiquant parfois tapageusement de la gauche radicale, et en tout état de cause jugé incontrôlable (1). Les rires éloquents de Matthieu Pigasse l’indiqueront du reste sans la moindre ambiguïté aux sénateurs. « La banque qui me soutenait depuis 2009 a cessé brutalement de me soutenir. Je laisse à chacun le soin de comprendre pourquoi la banque a agi comme cela. (Rires) J’ai dû rembourser une montagne d’argent. » (2) Lors de son audition au Sénat sous serment, Niel maquillera ce soupçon de nettoyage politique extrêmement inquiétant, dans laquelle il aurait tout à fait pu être le complice de l’Élysée, en soi-disant besoin pour son ex-ami « Matthieu » de récupérer des liquidités afin d’investir dans « d’autres activités ». Un mensonge parmi de nombreux autres proférés ce jour-là, ainsi que nous allons le voir.

« DES SÉNATEURS TÉTANISÉS PAR LA PUISSANCE DE L’ARGENT »

Ce 18 février, l’audition de Xavier Niel au Sénat devant la « commission sur la concentration des médias » ne laissait guère espérer de coups de théâtre, ou de moments délicats pour l’oligarque. Notamment pour tous ceux qui avaient assisté, lors de la prestation de Bernard Arnault, au spectacle de sénateurs tétanisés par la puissance de l’argent, voire confits en dévotion devant les demi-dieux que, pris d’une folle audace, ils avaient osé convoquer à s’asseoir face à eux sur des chaises de simples mortels. À Niel, une sénatrice déclarera du reste sa flamme en fin d’audition, saluant le « brin d’insolence » qui le rendrait, à ses yeux, éminemment « sympathique au sein des quelques entrepreneurs français faisant notre fierté ». Au sujet de cette commission, notons au passage que depuis le début tout interroge. Le timing tout d’abord. Pourquoi ses conclusions seront-elles rendues à quelques jours du premier tour de la présidentielle, quand ce problème qui détruit toute sincérité du scrutin aurait dû être lancé toute affaire cessante aux lendemains de l’élection d’Emmanuel Macron, si l’entreprise avait eu le moindre sérieux ? L’absence de pugnacité des sénateurs surtout, qui, à quelques banderilles près, plantées de façon un peu aléatoires, ont surtout exprimé une méconnaissance impressionnante du dossier. A quoi bon déplacer le ban et l’arrière-ban pour poser des questions aussi imprécises ?

Surtout, concernant le cas Xavier Niel, le sénateur PS David Assouline, rapporteur de la commission, et à ce titre principal conducteur des différentes auditions, laissait vraiment craindre pire. En effet, lors de l’audition de Matthieu Pigasse, ex-coactionnaire de Niel, il était allé jusqu’à donner en exemple le système mis en place au sein du « Monde », avalisant le conte pour enfants de l’indépendance totale de la rédaction, prétendument définitivement garantie depuis 2010 par une charte. « J’admire cet aspect du Monde dans son organisation » était allé jusqu’à affirmer Assouline, sortant étrangement de sa neutralité. Toute personne sérieuse sait ce que valent ces garanties pompeuses de l’indépendance rédactionnelle quand on les met en regard du pouvoir actionnarial de choisir l’homme à la tête d’une rédaction, et bien sûr de nommer le directeur général du groupe qui se fera fort de faire appliquer au quotidien la loi du maître. Ceux qui croient au pouvoir des chartes dans les rédactions sont à peu près les mêmes que ceux qui croient à la finance verte. Du reste, ce sont aussi bien souvent ceux qui votent encore Parti socialiste, et ceux qui pensent que parce que Niel ne met pas de cravate, il appartient forcément un peu au camp des progressistes, c’est à dire des gentils, il y a donc au moins une logique à tout cela.

« NIEL NOMME SON FILS PARMI LES ADMINISTRATEURS DU FONDS POUR L’INDÉPENDANCE DU MONDE »

On se préparait donc à vivre un moment d’enfumage particulièrement pénible quand serait évoqué le fameux « fonds pour l’indépendance de la presse » dans lequel Xaviel Niel avait prétendument, à grands roulements de tambour, transféré l’intégralité de ses participations dans la presse pour 1 euro symbolique. Fort heureusement, on est parfois surpris en bien. Visiblement mis au parfum entretemps, et réveillé de sa naïveté coupable, le sénateur Assouline est en effet parvenu à démasquer à plusieurs reprises, lors de l’audition de Xavier Niel, le caractère largement factice de l’indépendance de ce fonds, jusqu’à agacer sérieusement l’oligarque. Ainsi a-t-il relevé que celui-ci avait été entièrement façonnée à la main du fondateur de Free, ce dernier disposant du pouvoir de nommer 4 des 6 administrateurs de ce fonds, révocables par lui à tout moment (3). Cerise sur le gâteau, on apprend que non content d’avoir nommé une de ses proches entre les proches, Roxanne Varza, la jeune patronne de Station F, parmi ces administrateurs garants de l’indépendance capitalistique du groupe, Xavier Niel a aussi nommé… son propre fils, âgé de 20 ans.

Emmanuel Macron à l’inauguration de la Station F, incubateur « French Tech » de Xavier Niel en juin 2017

Un geste monarchique de la part d’un multimilliardaire dont le storytelling destiné aux gogos le voyant comme le Robin des bois du forfait bloqué, a longtemps inclus de vouloir abolir l’héritage. Ainsi assurait-il encore en 2014 vouloir « inventer un autre capitalisme » et ne rien transmettre à ses descendants. Désormais, Niel s’inscrit directement dans le sillage du CAC 40 le plus banalement patrimonial (4), celui des Bolloré, Bouygues et Arnault ayant nommé leur progéniture à tous leurs étages de direction au sein de leurs groupes. Pris la main dans le sac en commission sénatoriale, Niel se défendra d’une bien curieuse façon, indiquant que c’était les journalistes du Monde qui, craignant de se voir abandonnés, lui auraient demandé un geste prouvant son attachement indéfectible. « Si un jour on a un problème financier, on veut être sûr que tu sois là. » Dans un élan magnanime, l’ogre des télécoms leur aurait donc « offert » le dauphin du royaume Free. On se pince en relatant des choses aussi burlesques. Chacun pourra néanmoins en constater la véracité sur le replay en ligne de l’audition du Sénat. « C’est dur d’être aimé » ira jusqu’à glisser l’homme. De deux choses l’une: ou cette conversation est le fruit de l’imagination fertile de l’oligarque, ce qui demeure le plus probable. Ou la servilité de certains membres du groupe le Monde, dépasse encore tout ce que nous avions imaginé. Dans les deux cas, tout cela est grave et augure très mal de la crédibilité de ce fonds.

« QUAND UN JOURNALISTE M’EMMERDE, JE PRENDS UNE PARTICIPATION DANS SON CANARD, ET APRÈS IL ME FOUT LA PAIX »

Un autre sénateur, Michel Laugier, ancien élève de l’ESJ Paris, se risquera à l’interroger sur le propos de longue date certifié par la journaliste Odile Benyahia-Kouider, aujourd’hui journaliste au Canard enchaîné, résumant la philosophie de Niel en matière de médias : « Quand un journaliste m’emmerde je prends une participation dans son canard, et après il me fout la paix. » Une fois de plus celui-ci niera devant le Sénat avoir prononcé ces mots. Mais au fond, a-t-on encore besoin d’aveux s’agissant d’un mogul dont les relations longtemps extraordinairement houleuses avec les enquêteurs s’aventurant à mettre le nez dans ses affaires sont depuis longtemps un secret de polichinelle ? Le journaliste Renaud Lecadre à Libération, qui essuiera cinq procès en diffamation de Niel, ou Emmanuel Paquette de L’Express, coauteur d’une biographie non autorisée, « La Voie du pirate » chez First en 2016, peuvent entre autres témoigner de la violence autant que de l’interventionnisme du personnage.

À part ces quelques embûches, Xavier Niel aura eu les coudées franches pour débiter ses boniments, et défendre ses obsessions usuelles, contre son rival Martin Bouygues notamment, la fusion TF1-M6 le plongeant manifestement dans un véritable océan d’angoisse. Evoquant sa lutte acharnée contre ce rapprochement capitalistique comme le combat du bien contre le mal, Niel, la voix étranglée, ira même jusqu’à dépeindre en audition une enfance de banlieue à Créteil, qui ferait apparemment que, contrairement à Bouygues, il ne serait pas le rejeton d’une dynastie du CAC 40, assurant qu’il n’aurait jamais dû se trouver là aujourd’hui devant les sénateurs. Une séquence émotion un peu étrange, et même totalement déplacée, s’agissant d’un milliardaire vivant entre la prestigieuse Villa Montmorency et une réplique du Petit Trianon dans le 16ème arrondissement de Paris, aux côtés de sa compagne Delphine, fille de Bernard, désormais l’un des hommes les plus riches du monde aux côtés de Jeff Bezos, patron d’Amazon, ou d’Elon Musk.

Concernant ses velléités d’investissement dans les médias, tout au long de l’audition, on aura pu entendre que pour Niel, « l’important était que les médias restent indépendants ». Une affirmation qui ne manque pas d’humour émanant de celui qui, depuis les années 2010, n’aura eu de cesse de saupoudrer de petites ou de grosses sommes d’argent le moindre titre, depuis le plus petit site d’informations spécialisé, jusqu’au mensuel d’extrême-droite « Causeur », pionnier de la thèse du « grand remplacement », ou encore « Bakchich », aujourd’hui disparu, « les Jours », pourtant lancé par des ex de « Libération » sur le créneau de l’indépendance, mais aussi d’autres titres, qui le dissimulent aujourd’hui encore, tous ces investissements ayant eu lieu dans le but avéré de se donner des leviers d’influence partout, ou a minima d’ambiancer favorablement tout le milieu, et de se bâtir ex nihilo une respectabilité après un passage en détention préventive au milieu des années 2000.

Qu’est-ce qu’un média indépendant s’il doit sa persistance dans la survie à ce genre de laisse financière ? Il faudra un jour se poser tous tranquillement, et redéfinir le concept de média indépendant. Autre affirmation savoureuse venant d’un acteur du marché des télécoms low-costs, notoirement assoiffé de dividendes, son but, en venant dans une activité notoirement déficitaire telle que la presse, aurait seulement et uniquement été de gagner de l’argent. Tout comme Vincent Bolloré assurait le 19 janvier dernier aux sénateurs que son empire de médias était « uniquement un projet économique », Xavier Niel affirme ce matin-là lors de son audition : « pour moi, c’est une activité industrielle. » Ainsi le fondateur de Free se gobergera-t-il également face aux sénateurs d’avoir fait une formidable opération financière en étant primo-investisseur dans Mediapart à sa fondation, se vantant d’avoir touché « quatre ou cinq fois sa mise ». 

Souiller les rédactions de gauche dans lesquelles il a mis à un moment donné la moindre somme d’argent est de longue date un de ses plaisirs tordus de grand seigneur des médias. Ainsi souligne-t-il également ce jour-là devant les sénateurs qu’il est l’actionnaire majoritaire du « Monde diplomatique », signe à ses yeux de son extrême ouverture d’esprit, et de la liberté totale qui règnerait dans les bergeries administrées par les loups de son groupe. Que l’on me permette sur ce point d’évoquer pour la première fois un souvenir personnel pénible. Lors de mon licenciement du poste de numéro 2 de la rédaction de l’Obs par les hommes de Xavier Niel en 2016, consécutif à ma soi-disant implication dans le mouvement « Nuit Debout », et pour lequel le groupe sera définitivement condamné par la cour d’appel de Paris en mai 2021, cet argument-là sera même utilisé en justice contre moi. Ainsi mon dossier de licenciement comporte-t-il des dizaines de pages de photocopies de blogs du « Monde diplomatique », garanties authentiques par huissier (sic), censées apporter la preuve qu’un actionnaire laissant publier des horreurs gauchistes pareilles dans un des recoins de son empire ne saurait se rendre coupable du licenciement politique d’un responsable, ailleurs au sein de son groupe. Un argument évidemment balayé par la cour d’appel, mais dont on mesure l’intense perversité – et qui permet de comprendre pourquoi, aucune rédaction jamais, en aucune circonstances, ne devrait accepter un euro d’un personnage pareil. « There ain’t no such thing as a free lunch« , dit le proverbe anglais. Avec Niel, comme avec les autres, tout a toujours un prix, et il est généralement élevé.

« Je finance des journaux qui vont de l’extrême-droite à l’extrême-gauche »: Xavier Niel utilisant sa participation dans Le Monde diplomatique pour démontrer son pluralisme, au Sénat le 18 février 2022

Comme souvent, la réalité est fort différente des déclarations publiques de M. Niel, les statuts du « Monde diplomatique », extrêmement protecteurs et originaux, conférant une véritable autonomie à son actuel directeur, l’indéboulonnable Serge Halimi (5), et « Mediapart » ayant réussi à se débarrasser de cet actionnaire aussi minoritaire qu’encombrant, publiant même en 2013 un feuilleton particulièrement sévère sur la saga balzacienne de la maison Niel, de la prison jusqu’aux ors de l’Elysée. Une série d’articles parue sous la plume de Laurent Mauduit, Dan Israël et Martine Orange, dont le souvenir reste pour l’oligarque tellement cuisant qu’il y fera directement allusion ce 18 février devant les sénateurs, tentant de se montrer en revanche caressant avec le journaliste Fabrice Arfi, « un garçon sérieux, raisonnable ».

Devant les sénateurs, sans que la contradiction avec sa volonté de faire seulement du business ne soit relevée, Niel n’aura eu de cesse de se poser en missionnaire, en bienfaiteur, en sauveur d’un monde médiatique en péril. Au « Monde », nous avons « créé tout un système leur permettant d’écrire ce qu’ils veulent », affirme sans rire le businessman. A 22’29 de l’audition, Niel déclare également avoir pris conscience tardivement, touché par la grâce comme Claudel à Notre-Dame, que la presse était « un bien commun » et qu’il était de son devoir d’œuvrer à la garantir. C’est ainsi du reste qu’il justifie ses inquiétants investissements dans la presse locale, le groupe « Nice-Matin » étant entièrement passé sous sa coupe en 2020, pendant le Covid, tandis qu’il grenouille notoirement autour de « La Marseillaise » et de « la Provence », que le fils de Bernard Tapie souhaiterait lui transmettre, et a fait main basse de longue date sur « France Antilles ». L’explication citoyenne qu’il donnera devant les sénateurs à ce dernier rachat est à la limite du rance. Ainsi, évoquant les DOM-TOM, notamment la Guyane, Xavier Niel lâchera-t-il: « La notion de fake news est incroyablement élevée sur ces territoires. Il fallait bosser sur le sujet ». À croire que les Antillais devraient remercier le grand homme blanc venu des télécoms leur transmettre du fact checking des Décodeurs, entre autres bienfaits de la colonisation.

« Ses concurrents, il faut « les bouffer, les tuer, les prendre »: Xavier Niel explique sa philosophie du business au rassemblement « Big 2021 » le 7 octobre 2021 , événement réunissant entrepreneurs et startupeurs

« L’ÉTAT FRANÇAIS, PROSTERNÉ DEVANT LE VEAU D’OR »

Aussi spectaculaire que soit la percée de Vincent Bolloré, aussi menaçantes que soient ses options idéologiques, aussi radicales que soient ses méthodes de mise au pas dans les rédactions, si demain l’on retirait du paysage médiatique le bienfaiteur ultra-conservateur du candidat Zemmour, les médias français n’en seraient nullement dépollués. Le mal est plus profond, il n’a évidemment pas commencé avec le rachat de Canal+, c’est un système entier qui est vérolé par l’argent, à un rythme accéléré depuis le quinquennat Hollande, qui a notamment permis le rachat de « Libération » par Patrick Drahi, ou du « Parisien » par Bernard Arnault. Ce sont désormais la quasi-totalité des circuits de l’information qui sont aujourd’hui passés sous la coupe des maîtres de l’armement, des télécoms, du luxe ou encore de l’énergie fossile avec le surgissement et la percée fulgurante de Daniel Kretinsky. On ne saurait donc hélas s’étonner aujourd’hui de voir des sénateurs socialistes ou LR s’aplatir devant un Bernard Arnault ou son beau-fils Xavier Niel, lorsqu’on se remémore la servilité du chef de l’Etat français lui-même, Emmanuel Macron, servant de simple faire valoir à celui-ci lors de la réouverture du temple du shopping La Samaritaine en juin 2021, ou celle de son prédécesseur François Hollande qui, convié à l’inauguration du musée de la fondation Vuitton, le 20 octobre 2014, prononcera un discours en état de transe totale : « Ce qui se passe ici, c’est plus qu’un fantastique musée : c’est un morceau d’humanité. » (6)

François Hollande, avec Bernard Arnault, convié à l’inauguration du musée de la fondation Vuitton, le 20 octobre 2014

Tant que l’État lui-même se prosternera devant le veau d’or, aucune commission, d’aucune instance ne sera en mesure de protéger la libre circulation des idées dans le pays. Et l’on ne s’étonnera pas de voir les sénateurs se montrer sensibles aux arguments capitalistiques les plus approximatifs concernant la taille qu’il faudrait atteindre pour rivaliser avec les GAFAS, comme si saccager l’information hexagonale offrait la moindre chance de rivaliser un jour avec Netflix ou Google, comme si ces champs d’activités avaient le moindre rapport entre eux, comme si toute velléité de souveraineté numérique n’avait pas déjà été enterrée depuis plus de vingt ans en France. Il est vrai que le problème du financement des médias est en réalité davantage un problème moral qu’économique – c’est d’ailleurs la raison pour laquelle ce n’est pas notre triste époque qui le réglera. C’est aussi la raison pour laquelle personne ne l’a jamais exprimé de façon aussi claire, tranchante et définitive que les membres du Conseil National de la Résistance dans les ordonnances de 1944 qui, quoiqu’en disent quelques experts en médias stipendiés, n’ont pas pris une ride. C’est aussi la raison pour laquelle aucun des mastodontes financiers cités plus haut, à la fois intéressés à peser sur l’opinion publique, et à infléchir les décisions de la puissance publique en leur faveur ne devrait être légalement en situation de pouvoir les financer, et a fortiori d’en détenir en nombre. Jamais, en aucune circonstances. Tout le reste n’est que prétexte à organiser des commissions dont on sait par avance qu’elles se termineront sans fleurs ni couronnes.

Aude Lancelin

(1) Telle est la thèse évoquée par les journalistes Gérard Davet et Fabrice Lhomme dans « Le Traître et le néant », Fayard 2021. La journaliste Sonia Devillers les questionnera directement à ce sujet sur France Inter dans « l’Instant M » le 13 octobre 2021 👉 https://www.franceinter.fr/emissions/l-instant-m/l-instant-m-du-mercredi-13-octobre-2021

(2) La banque en question est le groupe BPCE

(3) Ce qu’annonçait déjà un article très informé de Laurent Mauduit sur Mediapart. Ici 👉 https://www.mediapart.fr/journal/economie/230821/l-embrouille-de-xavier-niel-autour-du-fonds-pour-l-independance-de-la-presse

(4) L’article 14 des statuts du fonds stipule, par ailleurs, qu’en cas de décès du fondateur, ses droits se transmettront de plein droit à ses « ayants droit« , à savoir ses héritiers. Une transmission « qui semble construite pour que la propriété du Monde demeure ad vitam aeternam entre les mains d’une seule famille » commentera l’économiste Julia Cagé, le 17 septembre 2021 sur le site Arrêts sur Images

(5) La particularité du « Monde Diplo » au sein du groupe « Le Monde » est notamment que c’est l’équipe qui y propose le nom du directeur. Le Conseil de surveillance peut le refuser, mais jamais en proposer un autre qui n’ait pas l’aval de celle-ci. Ailleurs dans le groupe, la situation est exactement inverse: l’actionnaire intervient en amont, et propose un nom jusqu’à obtention d’un homme lige satisfaisant.

(6) Cité par Jean-Baptiste Rivoire dans « L’Élysée et les oligarques contre l’information », page 185, éditions LLL

La gauche vaut-elle une grève de la faim ?

On apprend donc qu’une poignée de militants, dont certains évidemment à peine sortis de l’œuf et fort ingénus, viennent d’entamer une grève de la faim afin que « la gauche » se mette en ordre de bataille pour 2022 derrière une candidature unique. « On espère que cette violence qu’on inflige à nos corps fera réagir les candidats » affirme l’une d’entre elles, interrogée le 7 janvier dernier par nos confères de Libération. « On pousse un cri du corps, un cri du ventre. On crie famine parce qu’on a faim d’autre chose », complète son camarade gréviste, un jeune militant climat. Après la gauche du cœur des années 1990, la gauche du corps des années 2020, donc. Deux façons d’échouer avec les meilleures intentions du monde depuis plus de trente ans. Ce qu’on attend toujours, et qui n’est toujours pas venu, c’est la gauche du peuple. Celle qui renouerait avec les aspirations des classes populaires, et gagnerait à nouveau leur confiance. Une opération prendrait il est vrai plus de trois mois, et aurait dû a minima commencer aux lendemains de la victoire d’Emmanuel Macron en 2017.

Anne Hidalgo, candidate du Parti Socialiste à la présidentielle, en meeting à Perpignan le 12 décembre 2021

À quoi bon en effet s’affamer pour obtenir aux forceps une manœuvre politicienne de dernière minute, contraignant des carpes et des lapins à produire une nouvelle chimère ? Un monstre politique condamné à échouer quel que soit le cas de figure en 2022 : soit au moment de l’élection au printemps prochain, car ce candidat unique n’a désormais quasiment plus aucune chance d’être au second tour ; soit en aval de l’élection, vautré dans le reniement et l’imposture comme Syriza hier en Grèce, plateforme de gauche qui se vit condamnée à appliquer avec de plus en plus de zèle les purges de la Troïka, ou comme Hollande en France, bienfaiteur du CAC 40 cyniquement élu sur une déclaration de guerre à la finance.

Car de quelle « gauche » française au juste parle-t-on aujourd’hui, en ce début d’année 2022 ? Qui sont ces gens que l’on veut voir communier œcuméniquement pour que des processions entières d’électeurs, qui n’attendraient plus que ce signal, se précipitent dans l’isoloir afin de la porter au firmament élyséen ? La gauche bifteack-pinard de Fabien Roussel, secrétaire général du PC, qui défila en mai dernier aux côtés de syndicats de police violents et corrompus, ayant applaudi au martyre des Gilets jaunes ? La gauche d’Olivier Faure, secrétaire général du PS, qui se disait prêt à rejoindre Macron en vue de mettre en place, là encore, « une grande coalition », et a les yeux de Chimène pour le racisme anti-arabe à fleur de peau du Printemps Républicain, sous couvert de défense des valeurs laïques ? La gauche d’EELV, qui a produit des piliers du régime macroniste comme François De Rugy, ex-candidat à la primaire socialiste en 2017, ou Barbara Pompili, ex-secrétaire d’État de Manuel Valls ? Est-ce ce genre de pot-pourri constitué de tout ce qui s’est fait de pire en France depuis trente ans que l’on veut voir porté à la tête de notre pays ? Est-ce un nouveau François Hollande que l’on aspire à voir gouverner, lui qui nomma Emmanuel Macron conseiller à l’Élysée, puis ministre de l’économie, sous les injonctions directes du patronat (Voir l’interview vidéo de Gérard Davet et Fabrice Lhomme sur QG, « Macron, un quinquennat fatal »?

Le jeudi 6 janvier à Paris, 12 militants dont l’eurodéputé Pierre Larrouturou, et la fille de Stéphane Hessel, ont entamé une grève de la faim pour réclamer un candidat de gauche unique en 2022, arguant notamment de l’urgence climatique

Prenons ici le risque de désespérer le canal Saint-Martin et ses activistes, plein de bonnes intentions. L’union de « la gauche » n’aura pas lieu, elle n’a jamais eu la moindre chance d’avoir lieu. La partition était écrite d’avance, depuis des années en réalité, et ces bousculades de dernière minute ne sont qu’un numéro pour tromper la galerie, joué par des acteurs eux-mêmes bien fatigués. Entre le langage techno-sacrificiel de Christiane Taubira, ex-ministre conciliante de Manuel Valls, et les postures d’Anne Hidalgo, jouant à la prima donna recevant des fleurs devant une salle vide, aucune personne avertie ne pouvait imaginer que le PS, quoiqu’entièrement déchu et moribond, renoncerait à présenter un candidat en 2022. Autant décréter sa propre dissolution comme le fit le Parti communiste italien en 1991, mais les socialistes français n’ont pas ce courage et la soupe reste bonne pour les élus en France.

Nul ne pouvait non plus imaginer sérieusement que les leaders d’EELV, ayant attrapé une tête grosse comme un chou-fleur après les municipales, qui virent de nombreux verts inconnus s’emparer de grandes villes françaises, ne se rêveraient pas en vote refuge d’un électorat macroniste aux abois, cherchant un supplément d’âme raisonnable et surtout peu coûteux en termes de tranches d’imposition. Aucune ne pouvait, surtout, prêter à tous ces braves gens le moindre désir sincère de s’allier à Jean-Luc Mélenchon, véritable abcès de fixation de toute cette gauche faillie, bête noire de chacun d’entre eux, individuellement et collectivement, celui-ci étant depuis plus de dix ans leur mauvaise conscience. C’est même l’exact contraire : deux ans avant la présidentielle, la plupart des marionnettistes inspirant ou finançant la galaxie social-démocrate, qui s’agitaient en coulisses en faveur d’une union-de-la-gauche, le faisaient dans le but prioritaire de barrer la route au chef des Insoumis.

On ne reviendra pas ici sur les raisons qui ont poussé ce dernier, quoique se sachant irrémédiablement clivant, à se présenter une dernière fois. Un scénario alternatif étaient pourtant envisageable, à commencer par une candidature François Ruffin, qui eut été bien accueillie par les militants LFI, et qui, notamment depuis son tournant écologiste, présentait de nombreux atouts pour une proposition inédite d’alliance entre classes populaires et frange éclairée des centre-villes. Des Gilets jaunes aux profs repentis du socialo-macronisme en passant par les militants climat, le député-réalisateur de « Merci Patron ! », était sans doute l’un des rares à être doté d’un spectre assez large pour réconcilier des électorats aussi profondément déchirés. Par chance générationnelle, il n’avait pas de passé PS à purger, et son côté éternel galopin quadragénaire aurait même offert aux communicants avides de stories alléchantes des unes convaincantes face à Macron.

Las, le leader historique a préféré y aller. Orgueil de celui qui se sait le meilleur de son camp, et à qui les menteurs et les laquais journalistiques ont refusé des années durant le titre, truquant sans répit les balances du débat public. Mélenchon a remis la vraie gauche debout, un bilan que personne ne pourra lui contester. Il a tout enduré, reçu tous les coups. Y compris les plus minables. On a exhibé son visage à la rentrée 2018, hors de lui, en une de toute la presse Bernard Arnault, en prime time de toutes les chaînes d’info Drahi, Bolloré et Bouygues, de tous les organes du mensonge, et autres machines à détruire l’intelligence collective. Comme s’il n’y avait pas de sainte colère parfois. Comme si la violence feutrée des conseils d’administration où se décident par milliers des licenciements ouvriers était moins violente que celle d’un homme qui se pensait, sûrement à raison d’ailleurs, victime d’une persécution d’État.

Perquisitions au siège de la FI en 2018 : des semaines durant, le visage défiguré de Jean-Luc Mélenchon apparaîtra dans tous les médias, alimentant le storytelling d’un leader insoumis inapte à gouverner et bordeline. Ici, la une du 18 octobre du Parisien, propriété de Bernard Arnault

On ne jugera donc pas une telle décision, que tous les autres auraient prise sans doute s’ils ne stagnaient pas autour de 1 à 3% des sondages d’opinion. Mais la bête politique qu’il est sait très bien en revanche que, sauf événement extraordinaire du genre très improbable et grave, comme celui imaginé dans le nouveau roman de Houellebecq, Anéantir (Flammarion), et encore, il n’a aucune chance d’être présent au second tour de la présidentielle prochaine dans une France ravagée par des années de mensonges publics, prête à voter à nouveau pour les pillards de l’hôpital public et de l’industrie nationale, prête à charger la mule immigrée ou non-vaccinée de tous les maux, et bientôt mûre, après des années de bourrage de crâne et de chantage sécuritaire, à se soumettre à un système de crédit social voué à repousser définitivement dans les marges les mal-pensants et les pauvres. Ceux qui ont compris, il y en a de plus en plus, ne voteront pas en 2022. Seul le silence les exprimera face à une situation aussi accablante.

On ne s’interdira donc pas, pour revenir à notre sujet initial, de trouver assez navrant de faire croire encore à une union possible, et surtout souhaitable, à de jeunes militants, pour la plupart ignorants des turpitudes de ce qu’on appelle encore par paresse et habitude « la gauche ». Ignorants de l’ennemi de classe que sont le Parti Socialiste, ses satellites, ses faux dissidents, et aussi ses partis frères à la sauce écologiste, lorsque des configurations de type « gauche plurielle » voient en effet le jour comme en 1997 et débouchent sur la plus grande vague de privatisations jamais connue par la France, de France Telecom à Air France. Un parti qui était tout de même prêt à plébisciter comme candidat à la présidentielle en 2012 un directeur général du FMI, que seule une accusation de crime sexuel, mondialement médiatisée et enterrée à coups de millions de dollars, aura finalement empêché de se présenter au nom du parti de Jaurès. Un parti qui, en 2017, aura aussi servi de simple cheval d’arçon vers l’Élysée à un ex-banquier d’affaires Rothschild, et constitue aujourd’hui, autant que la droite extrême dont ses renoncements sont le carburant, un danger public pour la France.

Aude Lancelin

Texte publié sur le site de QG, le média libre

« Eloge de la politique », discussion au Lieu-Dit avec Alain Badiou

Cynisme, corruption, dégoût, pour Machiavel la politique est l’art souverain du mensonge. Face à cela, nous protestons, nous nous indignons, nous renonçons, il en sera ainsi tant que nous n’aurons pas une alternative radicale. Dialoguant avec Aude Lancelin dans un essai intitulé « Eloge de la politique » (Café Voltaire, Flammarion), Alain Badiou propose que la politique soit tout autre chose : la capacité d’une société à s’emparer de son destin, à inventer un ordre juste et se placer sous l’impératif du bien commun, un nouveau communisme incluant un bilan sévère des tentatives précédentes.

Emission autour du livre enregistrée en public au LIEU-DIT, à Ménilmontant, le jeudi 2 novembre 2017. Ici en ligne la première partie de cette rencontre animée par Daniel Mermet.

Et voici la deuxième partie: ici, toujours sur le site Là-bas si j’y suis.

« Le peuple a été froidement trahi »: entretien avec Bruno Latour

On ne comprend rien aux positions politiques dans le monde depuis 50 ans, si l’on ne donne pas une place centrale à la question du dérèglement climatique et surtout à sa dénégation. Tel est le point de vue développé par le philosophe Bruno Latour, l’un des penseurs français les plus connus et appréciés au sein du monde anglo-saxon, dans son nouveau livre: Où atterrir ? Comment s’orienter en politique (La Découverte).

Une réflexion extrêmement originale sur notre situation, qui entend lier dans une même chaîne de causalité la dérégulation financière depuis les années 80, la climato-scepticisme qu’on a vu croître dans les années 2000, et l’explosion actuellement vertigineuse des inégalités.

Tout se passe au fond comme si, compte tenu des perspectives climatiques désastreuses, un petit groupe de super riches en était arrivé à la conclusion qu’il n’y avait plus assez de place sur terre pour tout le monde, et que l’idée même d’un monde commun devait être abandonnée. Ainsi, l’auteur de Nous n’avons jamais été modernes et de Politiques de la nature explore-t-il sous un jour nouveau la question du Brexit et de l’élection de Trump, mais aussi plus largement celle des migrations, et de la montée des « populismes », que lui interprète comme un désir somme toute hélas bien compréhensible de revenir aux anciennes protections de l’État national. Un désir à la fois panique et totalement vain, comme on le verra dans l’entretien.

Dans un des livres certainement les plus engagés qu’il ait écrit, Bruno Latour évoque un peuple « froidement trahi » par une classe mondiale de puissants, qui ont abandonné en cours de route l’idée de réaliser la croissance pour tous, faute d’une planète capable de supporter la démesure du système qu’ils lui ont infligé, mais se sont bien gardés d’en avertir les populations.

On trouvera aussi chez le philosophe une remise en cause des médias courageuse et particulièrement pertinente. À travers la création du concept d’« alternative facts », et la pente à voir du « complotisme » derrière chaque effort de lucidité, les journalistes ont voulu s’exonérer de toute responsabilité, et s’auto-persuader que le peuple avait perdu pied par rapport à la réalité, suscitant la création de véritables monstres politiques. Or chacun sait que les médias n’ont pas qu’un peu contribué à les abreuver de mensonges sur les points politiquement les plus décisifs. « Il n’est donc pas étonnant que les gens croient à des faits alternatifs, quand on les fait vivre dans des mondes alternatifs. » Au passage, Latour rappelle salutairement que les faits ne tiennent pas tout seuls, « sans monde partagé, sans institution, sans vie publique », et que la responsabilité des soi-disant élites est donc écrasante dans cette affaire.

Un penseur qui s’exprime rarement en France, à découvrir en cliquant ici, pour les abonnés du site Là-bas si j’y suis.

Sept idées fausses sur les médias

 

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Les gardiens de nos médias CAC 40 ont une rhétorique bien rodée pour se garder de toute critique, et continuer à passer pour des héros des libertés publiques tout en oeuvrant à verrouiller le système d’information français. Demi-vérités, mythes éculés ou mensonges éhontés, certains de leurs arguments s’avèrent hélas encore très efficaces auprès du public. Voici comment s’armer intellectuellement contre ces pseudo-évidences en sept leçons.

Les journalistes ont-ils trahi, au sens où Julien Benda pu parler en son temps d’une trahison des clercs ? On pourrait le penser, à voir avec quelle ardeur certains d’entre eux défendent les pouvoirs en place, mordent les mollets des quelques réfractaires, et se satisfont globalement d’un fonctionnement où leurs seuls interstices de liberté sont pourtant condamnés à demeurer sans vraie portée. L’idée de trahison est toutefois peu adaptée, la plupart des journalistes n’ayant pas une claire conscience de l’idéal professionnel qu’ils sacrifient en se faisant les défenseurs d’un système des médias devenu profondément vicieux dans son fonctionnement, et dangereux dans ses implications démocratiques. La plupart n’agissent pas avec l’intention de nuire. Eux-mêmes sont en effet devenus, via l’instruction reçue dans les écoles de journalisme, ou la formation sur le tas dans les open spaces des rédactions contemporaines, le produit d’une vision javélisée de ce métier qui ne leur permet plus d’accéder au sens que celui-ci pouvait avoir, lorsque la grande presse d’opinion existait encore. Accompagnateurs enthousiastes de la ruine de leur profession, beaucoup de journalistes ont l’impression sincère de défendre un système actionnarial certes pas parfait, mais suffisamment bon, au sens où la psychanalyste Mélanie Klein, parlait de soins maternels suffisamment bons pour ne pas trop amocher un psychisme. Lorsqu’ils interviennent dans l’espace public pour patrouiller en faveur de leurs actionnaires, qualifier de complotistes les détracteurs d’un système d’information gardienné dans sa quasi-totalité par les entreprises du CAC 40, et certifier la liberté d’expression dont ils jouissent, certains d’entre eux ont même réellement le sentiment de s’inscrire dans un glorieux combat historique en faveur de la vérité des faits. Si on les attaque, n’est-ce pas d’ailleurs le signe qu’ils gênent ? Si on les malmène dans les meetings, si on les insulte sur les réseaux, n’est-ce pas la preuve qu’ils ont mis leurs pas dans les traces des deux Albert, Londres et Camus ?

A cela, ajoutons que l’idée de traîtrise ne convient pas davantage à la sociologie nouvelle de ce métier, aux nouvelles lignes de front que celle-ci commence malgré tout à esquisser, et aux espoirs qui peuvent tout de même en naître. Plutôt que des Judas, beaucoup de journalistes sont en effet désormais des estropiés de ce système. Si on laisse de côté la fine pellicule des éditorialistes surpayés et fanatiquement dévoués à la perpétuation de ce dernier, la précarisation galopante de la profession est désormais une réalité. Il s’agit désormais d’un milieu où, pour parler crûment, on peut obtenir la sacro-sainte « carte de presse », et donc être déclaré journaliste professionnel, pour un revenu mensuel correspondant à la moitié d’un Smic. Lorsque l’on sait que, malgré cela, le nombre de cartes de presse a pour la première fois reculé en France depuis 2015, cela en dit long sur la réalité salariale d’un métier que la destruction en cours du code du travail va bien sûr encore considérablement contribuer à dégrader. Ainsi beaucoup de journalistes sont-ils en train de changer de classe, c’est un fait. Seulement voilà, même chez ces gens-là, et à cet égard la puissance de l’idéologie ne laisse pas d’impressionner, vous en trouverez encore très peu à cette heure pour remettre en question le système général de possession des médias pourtant en grande partie responsable de leur situation. Ou pour quitter le domaine de la plainte purement locale, et réclamer autre chose que des « chartes éthiques », c’est-à-dire de bonnes paroles de leurs actionnaires, des promesses vertueuses de non-intervention, et autres airs de flûte grandioses qui n’engagent que ceux qui les écoutent.

Autant de raisons pour lesquelles, aujourd’hui, il est plus que jamais important d’identifier les différentes idées fausses qui empêchent le public de prendre conscience de la nécessité de s’emparer de la question des médias, et d’en faire une question politique prioritaire. Ces verrous-là, je viens de le dire, ils sont souvent entretenus par les journalistes eux-mêmes. Parfois ce sont de pseudo-évidences en réalité erronées, parfois des mensonges éhontés, parfois des mythes consolateurs pour la profession, mais tous ont en tout cas un très fort pouvoir de neutralisation, et entretiennent le public dans l’idée que finalement, il y a quelques brebis galeuses dans ce métier, mais que globalement tout ne va pas si mal, que tout pourrait même être pire, et surtout que l’on ne voit pas comment cela pourrait aller beaucoup mieux. J’en ai listé sept au total. Il est absolument indispensable d’avoir ces sept idées trompeuses en tête, et de s’armer intellectuellement face à elles. Car désormais, c’est bien le drame, nous ne retrouverons pas une véritable vie démocratique tant que, d’une façon ou d’une autre, la situation dans les médias n’aura pas été déverrouillée.

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1/ Première idée fausse : les actionnaires de médias « n’interviennent » pas

Ils n’exigent rien des directeurs de rédaction, qu’ils ont pourtant choisis pour la plupart, parmi les plus zélés du cheptel. Ils découvrent donc dans le journal, comme n’importe quel lecteur, le travail de leurs soutiers qui, par une espèce d’harmonie préétablie leibnizienne, se trouve être à l’unisson de leur vision du monde. Ainsi les actionnaires de médias, Bernard Arnault, Xavier Niel, Patrick Drahi et les autres, seraient donc les seuls actionnaires, tout secteur confondu, à n’attendre aucun retour sur investissement d’aucune nature, et ce en dépit d’injections substantielles de fonds dans une activité notoirement déficitaire.

Alors évidemment, c’est une insulte à l’intelligence des gens. Mais c’est pourtant un discours couramment tenu, et pas seulement par les managers de ces groupes, par les journalistes eux-mêmes, dont certains ferraillent dur sur les réseaux sociaux pour défendre l’incorruptibilité de leurs patrons. Ainsi, pour ne prendre que des exemples récents, on a pu entendre le directeur général de BFM TV expliquer dans une récente édition de « Complément d’enquête » sur France 2 qu’il avait rencontré une seule fois Patrick Drahi dans sa vie. Etait-ce vraiment la question ? Ou encore, on a pu voir le responsable du Decodex au journal « le Monde », sorte d’index Vatican mis au point par un organe de presse privé pour trier les sites fréquentables des poubelles de l’information, expliquer que les actionnaires ne les appelaient pas, je cite, avant la parution des papiers, affirmation à la fois peu contestable et puissamment comique. Mais l’on a pu aussi voir le même personnage batailler inlassablement sur les réseaux pour se porter garant du fait qu’aucun de ses patrons n’avaient jamais soutenu publiquement la candidature de Jupiter redux Macron (ce qui est factuellement faux), et que des chartes d’indépendance intraitables leur servaient en tout état de cause de ceinture de chasteté éditoriale (ce qui est simplement ridicule). Il semblerait en tout cas que cela suffise à rassurer pleinement ledit responsable du Décodex quant à la marche vertueuse du système, ce qui au minimum ne témoigne pas d’une grande curiosité de la part d’un « décodeur » professionnel.

L’actuel directeur de la rédaction de ce même quotidien, « Le Monde », a aussi pu, dans un éditorial publié à l’occasion de la mort d’un de ses actionnaires, Pierre Bergé, assimiler les gens qui prêtaient la moindre influence sur la ligne aux actionnaires à des « complotistes ». Face à ce verrou-là, les gardiens des médias ne prennent même pas la peine de répondre par des arguments. Ils se bornent à discréditer les personnes, voire à les psychiatriser. Car qu’est-ce qu’un complotiste sinon un paranoïaque et un malade mental à la fin des fins ? On voit en tout cas à quel point il est important pour le système de neutraliser tout individu cherchant à révéler au public le poids que pèsent les actionnaires de médias sur la vie d’un journal, et le genre de catastrophe démocratique qu’ils peuvent organiser à l’échelle d’un pays quand leurs vues convergent, c’est-à-dire très souvent, notamment quand le coût du travail est en jeu. Il est pourtant assez évident que dans une société démocratique, où le suffrage universel existe encore, et cela même s’il est en passe de devenir une farce organisant l’impuissance collective, le contrôle capitalistique des médias est une question politique cruciale. Il est évident que ce constat-là n’a rien à voir avec un propos conspirationniste, et que prêter des arrière-pensées aux géants des télécoms quand ils investissent dans les médias n’a rien à avoir avec le fait d’être agité par les Illuminati ou une quelconque autre société secrète horrifique du type Skulls and Bones. Celui qui ne comprend pas cela, le responsable du Decodex par exemple, est-il équipé dans ces conditions pour décoder quoi que ce soit au champ de pouvoir capitalistique extraordinairement violent dans lequel il se meut semble-t-il en toute inconscience? On peut au moins se poser la question.

Tout cela est d’autant plus inquiétant à observer que ce qui se passe chez nous aujourd’hui s’est produit il y a exactement vingt ans aux Etats-Unis avec des conséquences dramatiques quant à l’indépendance de la presse et à la persistance même de l’existence d’un espace public. L’ex-rédacteur en chef du « Chicago Tribune », James Squires, un ancien Prix Pulitzer qui rompit avec le système et en fit un livre (1), soutenait ainsi en 1993, que la prise de contrôle intégrale des médias par les grandes compagnies états-uniennes avait entraîné la « mort du journalisme », je cite ses mots. En deux décennies, ainsi qu’il l’établissait, la mainmise de la « culture Wall Street » sur les médias, soit l’équivalent de notre presse CAC 40, avait réussi à détruire entièrement les pratiques et l’éthique de ce métier, réduisant les responsables de journaux à être des cost killers plutôt que des intellectuels, des managers plutôt que des artisans de l’intelligence collective. James Squires, un autre indécrottable paranoïaque sans doute.

Je citerai pour finir sur ce point Robert McChesney, autre spécialiste de ces questions aux Etats-Unis, notamment auteur d’un texte aussi alarmant qu’important paru en 1997, qui s’intitulait « Les géants des médias, une menace pour la démocratie ». McChesney y énonçait la chose suivante, dont on aimerait qu’elle devienne un jour une évidence, au moins pour les gens de bonne volonté: « L’idée que le journalisme puisse en toute impunité présenter régulièrement un produit contraire aux intérêts primordiaux des propriétaires des médias et des annonceurs est dénuée de tout fondement. Elle est absurde ».

 

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2/ Deuxième idée fausse : on ne peut pas se passer de ces grands capitaux privés

Ils ont même sauvé la presse, entend-on ad nauseam, dans la bouche des factoctums qui sont leurs relais dans les médias. Seule l’injection massive de capitaux qu’ils ont pratiquée était en mesure de venir à bout des gouffres financiers créés par le journalisme, corporation inefficace et passéiste. Dans le même ordre d’idées, on vous dira que ça se passe pareil à l’étranger. Regardez les Etats-Unis, voyez Jeff Bezos qui a racheté le Washington Post, impossible de ne pas en passer par là, on vous le dit. Or tout cela est en réalité inexact. Et l’on oublie aussi soigneusement au passage de rappeler que ledit patron d’Amazon a commencé à s’intéresser au vénérable Post quand il s’est trouvé dans le viseur de l’administration fédérale, autant pour sa sale manie de contourner l’impôt, qu’en raison des pratiques monopolistiques de sa compagnie.

L’irruption d’Internet, de Google et autres Gafas, a bien sûr changé les équilibres financiers de la presse, c’est une évidence. Mais elle n’a pas créé les problèmes financiers de la presse. Il faut en avoir conscience, le financement a toujours été un problème pour cette dernière : le web n’a rien introduit de nouveau sur ce point, contrairement à ce qu’on tente de faire croire au public pour justifier l’injustifiable, à savoir le contrôle intégral de l’espace public par de grands conglomérats. Ainsi « l’Humanité » fondée en 1904 avait déjà des problèmes d’argent, et plus tard, aux lendemains de la guerre, « Le Monde » et « Combat » connurent eux aussi régulièrement de très mauvaises passes financières. Leurs fondateurs allèrent-ils pour autant se jeter aux pieds des grands industriels, tendirent-ils la sébile auprès de banquiers d’affaires déjà à l’affût de leur dépouille ? Evidemment non, je les citerai sur ce point. Jaurès au sujet de « l’Humanité » : « Toute notre tentative serait vaine si l’entière indépendance du journal n’était pas assurée et s’il pouvait être livré, par des difficultés financières à des influences occultes ». Notons au passage que celui-ci, pour qualifier les intérêts industriels pesant sur la presse parlait « d’influences occultes ». Sans doute Jaurès était-il la proie de tentations complotistes, écrirait aujourd’hui le directeur du Monde. Mais l’on pourrait aussi citer Hubert Beuve-Méry, exactement dans la même veine, cinquante ans plus tard: « Bien que les journaux ne soient pas toujours prospères, tant s’en faut, l’argent sous une forme ou sous une autre, ne cesse d’affluer. Comment expliquer que tant de gens aient tant d’argent à perdre, et d’où peut donc provenir cet argent ? ». On sent également derrière cette dernière formule interrogative une forte pente au complotisme le plus débridé, soupçonneraient aujourd’hui les nouveaux responsables de son propre journal.

Ainsi, si les géants des télécoms, Xavier Niel et Patrick Drahi, ont désormais élu pour terrain de jeu les médias depuis les années 2010, ce n’est pas parce qu’eux seuls étaient en état de supporter les coûts soi-disant astronomiques de la presse. C’est parce qu’ils y avaient un intérêt stratégique majeur, et que, avec la complicité du pouvoir politique, et à la faveur d’un affaiblissement de la culture démocratique chez les journalistes autant que chez les citoyens, ils ont commis un véritable raid sur la circulation des opinions dans notre pays. Là encore, tournons nos regards vers les Etats-Unis, où les géants des télécoms comptent également parmi les groupes de pression les plus redoutés et les plus influents de tous ceux qui cherchent à avoir les faveurs du Capitole. Une fois encore, je le répète, nous vivons avec vingt ans de retard le désastre du journalisme américain, et nous en franchissons patiemment toutes les étapes, commettant les mêmes erreurs.

Dernière remarque sur cette affaire de financement. Pour ce qui est de la faisabilité de lancer un titre sans ces magnats des télécoms, du béton ou de la banque d’affaires, nul besoin d’épiloguer davantage. Après tout, la création d’entreprises de presse en ligne comme Mediapart, devenu en moins de dix ans l’une des plus lucratives et actives rédactions du pays, est de facto une preuve que le désir des lecteurs peut suffire à faire vivre un titre, même si cela ne va pas sans épreuves. La liberté ne va jamais recréer sans ses propres servitudes.

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3/ Troisième idée fausse : critiquer les médias c’est attaquer les personnes

On connaît cette forme de chantage grossier, hélas très commun, j’en rappellerai la teneur. Dès que les médias se voient mis en cause, ils brandissent le rayon paralysant: les journalistes font de leur mieux, certains travaillent très bien, avec les meilleures intentions du monde, si vous persistez à dénoncer agressivement le système de financement des médias, vous aurez des journalistes agressés sur la conscience demain. Variante de l’argument : critiquer les médias, c’est déjà avoir un pied dans le fascisme ou le bolivarisme – vice politique presque plus grave encore.

Ce chantage est inacceptable pour plusieurs raisons.

D’abord, il est pernicieux de faire reposer sur des individus, leur résistance et leur intégrité isolées, le devoir de contrebalancer la puissance de groupes entiers. Quand le CAC 40 a fait main basse sur les médias, quand toutes les chaînes d’informations en continu pesant de tout leur poids sur une présidentielle sont entre les mains d’un Drahi et d’un Bolloré, on ne peut pas se contenter de dire : il y a des petites mains qui travaillent très bien dans leur coin, certains journalistes ont une vraie éthique, il n’y a pas que des idiots utiles ou des vendus. Nul n’en doute à vrai dire, mais ce n’est pas la question. On ne peut pas tabler sur l’héroïsme ordinaire d’un salarié, si tant est qu’il soit praticable, pour aller à l’encontre de l’orientation politique générale de ses employeurs, supérieurs hiérarchiques et autres bailleurs de fond. D’autant moins que les réductions d’effectifs drastiques dans la presse, en dégradant le marché de l’emploi pour les journalistes, ont totalement déséquilibré le rapport de force avec les directions. Là encore, comme aux Etats-Unis dans les années 90, l’autonomie de la profession est en passe d’être détruite par le chantage à l’emploi.

C’est donc au niveau systémique qu’il faut agir, les individus ne peuvent rien seuls contre des forces aussi écrasantes. Une poignée de journalistes, même de valeur, est nécessairement impuissante face à la marée montante de leurs confrères qui, eux, acceptent les règles du jeu, et produisent un journalisme insipide défendant les intérêts de l’oligarchie. Tout au plus cette petite poignée de gens à la sensibilité politique différente peut-elle ponctuellement servir d’alibi, mais elle est en réalité toujours maintenue dans la position du minoritaire. Or, par définition, un alibi ne débloque jamais le système. Tout au contraire, il sert de force d’ajustement pour empêcher que le système ne soit un jour débloqué.

Ensuite, ce sont précisément dans les pays où l’on a laissé la culture démocratique se dégrader constamment, que les journalistes se voient aujourd’hui emprisonnés, comme en Turquie, victimes « d’agressions de rue », comme on dit pudiquement en Russie, voire d’assassinats. C’est justement dans les pays où le despotisme de l’argent et de l’Etat a à ce point gagné la bataille qu’il n’a plus rien à redouter de la justice, que ces choses-là arrivent. A l’inverse de ce qu’on nous raconte pour dissuader toute critique, c’est donc précisément afin de garantir à l’avenir la sécurité des personnes qu’il faut se battre aujourd’hui pour sauver l’indépendance des médias.

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4/ Quatrième idée fausse : la diversité existe, « les médias » ça n’existe pas

Combien de personnes pour vous dire hardiment, et parfois même de bonne foi : on peut tout de même choisir entre « le Figaro », « les Echos » ou « Libération », et leurs lignes ne sont pas les mêmes, voyons ! Ou encore : « Moi je pioche ici et là, je fais mon marché à différentes sources, je suis informé de manière tout à fait pluraliste ». Les mêmes vous diront généralement qu’ils le sont au demeurant gratuitement. Et les journalistes d’abonder : « les médias » en soi ça n’existe pas, entre autres bla-blas. Evidemment c’est illusoire là encore. Il y a même ici plusieurs erreurs encastrées l’une dans l’autre à vrai dire.

Première remarque à ce sujet : si vous ne payez pas, c’est que quelqu’un d’autre, quelque part, paye à votre place pour que vous ayez ce que vous lisez sous le nez, et il s’agit généralement d’annonceurs. Or les annonceurs ont tendanciellement les mêmes intérêts politico-oligarchiques que les actionnaires des médias. Donc il se trouve qu’en vous informant uniquement à l’oeil, non seulement vous détruisez les chances de survie d’un journalisme de qualité, mais en plus vous contribuez à renforcer l’homogénéité idéologique de l’information produite.

Plus généralement, lorsque les médias appartiennent à des groupes d’affaires, il existe toutes sortes de sujets sur lesquels leur communauté de vue est totale. Sur la loi Travail XXL par exemple, vous n’aurez pas de vision différente si vous lisez les « Echos » de Bernard Arnault, ou « le Figaro » de Serge Dassault, ou « L’Obs » de Monsieur Niel, ou « le Point » de Monsieur Pinault, hebdomadaire de la droite libérale dont l’un des éditoriaux de rentrée commençait par la phrase suivante : « Emmanuel Macron est notre dernier espoir ». Tous propagent comme par enchantement les mêmes idées quand la restriction du droit des salariés et le montant des dividendes actionnarial est en jeu. L’existence même d’un phénomène politique comme Emmanuel Macron, véritable media darling de toute cette presse CAC 40 pendant la présidentielle, prouve que ce qu’on appelle la « diversité » idéologique de ces titres est bidon. La possibilité même de quelque chose comme le macronisme a révélé la vérité définitive sur cette affaire : la droite LR et la gauche PS étaient en réalité deux factions d’un même « parti des affaires » qui vient officiellement de se réunifier.

On pourrait bien sûr citer d’autres exemples que celui de la réforme du code du travail pour illustrer le fait que, via leurs médias, les milieux d’affaires réussissent à vitrifier l’opinion publique sur certains sujets cruciaux lorsqu’ils le veulent. Ainsi en France après 2005, on a assisté à une neutralisation complète de la question européenne après le référendum, où le peuple s’était pourtant prononcé clairement. L’euroscepticisme, invariablement criminalisé dans l’ensemble des médias, a rendu cette discussion entièrement « taboue » dans le débat public, au mépris de la démocratie la plus élémentaire. C’est la raison pour laquelle lorsque, participant à certains plateaux de télévision, vous entendez des journalistes entièrement ventriloqués par ces mêmes milieux CAC 40, aller jusqu’à remettre en question l’idée d’un « système » médiatique, et qualifier bien sûr au passage cette représentation de « complotiste », il y a là de quoi rire longtemps, et même très longtemps.

Autre argument fréquemment entendu pour ménager l’idée de pluralité et démentir le fait que les journalistes pencheraient systématiquement du côté de la ligne néolibérale de leurs actionnaires… L’idée selon laquelle les journalistes seraient plutôt spontanément rebelles à l’ordre établi. L’idée selon laquelle les journalistes auraient des affinités électives « de gauche », et seraient notoirement « liberals » comme on dit aux Etats-Unis. Ce point est important, car il constitue également un verrou très puissant du système. La perversité de la chose c’est bien sûr de faire mine de confondre les opinions sociétalement de gauche, mollement pro-migrants, favorables aux libertés publiques, ou encore gay friendly, et les opinions politiquement de gauche, anticapitalistes, « radicals » comme on dit aux Etats-Unis.

Les premières ne gênent en rien l’actionnariat, qui aura plutôt tendance à les encourager. Cette comédie du journalisme spontanément « de gauche » est même nécessaire à la bonne marche du système. Elle fournit en effet, je citerai une fois encore Robert McChesney sur ce point, l’apparente « preuve de l’existence d’une opposition loyale ». L’illusion qu’il existe encore un journalisme combatif, animé par de puissantes valeurs démocratiques. Ainsi a-t-on pu voir au cours de l’été 2017 pas moins de 20 sociétés des rédacteurs, parmi lesquelles les plus macroniennes d’entre toutes, s’assembler bruyamment pour se plaindre du fait que l’Elysée entendait désormais choisir les reporters embedded avec le Président Macron. Quels maquisards ! Quelle prise de risque ! Il fallait certes le faire, marquer le coup, mais typiquement c’est le genre de posture qui non seulement ne nuit en rien au système général, mais induit à tort l’idée que les journalistes restent des vigies de la démocratie. Je laisserai chacun juge de la réalité sur ce point.

Dans le même esprit qui prête aux journalistes des médias mainstream une vision culturellement « de gauche » sur le plan des libertés publiques, vous trouverez bien sûr aussi toute la droite dure, leurs trolls et leurs pantins médiatiques, qui voient derrière chaque journaliste, homme ou femme, une « gauchiasse » ou une « journalope », oeuvrant dans les « merdias » contre les intérêts supérieurs de la nation. Chacun a déjà croisé ce vocabulaire délicieux sur les réseaux sociaux. Evidemment, il s’agit là encore d’un leurre complet. Dans cette affaire, la droite extrême joue ni plus ni moins que le rôle « d’idiote utile » du milieu des affaires. Ainsi les Zemmour, Finkielkraut ou les Elisabeth Lévy vous expliqueront que tous les journalistes sont de gauche. Ce n’est même pas un mensonge dans leur bouche. C’est une croyance qu’ils ont. Une persistance rétinienne, résistant à toute expérience. Il est vrai que, vu du Sirius réactionnaire, toute personne qui ne milite pas pour jeter les Arabes à la mer est à mettre dans la catégorie « gauchiasse ». De Jean-Luc Mélenchon à Pierre Arditi en passant par Harlem Désir, le monde est ainsi peuplé de « gauchiasses ». Sauf qu’il est bien évidemment grotesque de soutenir en 2017 que la population journalistique penche massivement à gauche.

Bien au contraire, on ne compte quasiment plus aucun journaliste « radical » au sens américain dans ce pays. Ils ont tous été éliminés, placardisés, et l’on trouve même toutes sortes de tricoteuses sur les réseaux sociaux pour trouver ça parfaitement normal puisque ce sont, je cite, des « extrémistes ». Cette affaire de journalistes aux humeurs spontanément « de gauche » est donc une commode imposture, qui arrange en réalité beaucoup de monde. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si beaucoup de salariés de la presse la plus néolibérale exhibent fièrement ces insultes comme une légion d’honneur sur les réseaux sociaux – retweetant même frénétiquement la moindre injure à eux adressée par le plus insignifiant troll lepéniste. Cette comédie flatte leur amour-propre et, au passage, protège leurs actionnaires.

 

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5/ Cinquième idée fausse : les journalistes doivent être neutres

C’est le premier commandement enseigné dans les écoles de journalisme. Au harem des idées, le journaliste est nécessairement cantonné dans le rôle de l’eunuque. Il doit rester neutre. Sinon c’est un militant, et ce n’est pas bon pour son avancement, pas du tout même. Militant, ça sent le couteau entre les dents, l’intransigeance, voire l’agenda secret. Si le journaliste a des combats, ça ne peut donc être soit que de grandes généralités concernant les libertés publiques, qui souvent hélas ne mangent pas de pain, soit le fact checking compulsif qui tient trop souvent lieu de seule colonne vertébrale aujourd’hui à la profession, de « Décodeurs » en « Désintox ». Entre les deux, on observe un véritable trou noir des combats admissibles. Alors ce point-là est évidemment très important. Et mon propos ne sera pas en la matière de renvoyer chacun à « sa » vérité, ou à sa commune absence d’objectivité. D’abord parce que la vérité est une, factuellement parlant, il faut tout de même partir de là. Ensuite parce que c’est un très mauvais angle d’attaque sur cette question. Ce dont il faut se convaincre, au contraire, c’est que l’on peut à la fois respecter scrupuleusement les faits et avoir des combats véritables. On met dans la tête du public et des journalistes en formation que c’est inconciliable, qu’engagement et scrupule factuel sont incompatibles. Mais ce puissant verrou mental-là, il faut le faire sauter d’urgence justement. Seule notre presse contemporaine, revenue peu à peu dans le poing du capital depuis la Libération, tend à rendre ces deux choses inconciliables.

J’en appellerai à nouveau sur ce point au Jaurès de « l’Humanité ». Ce qui frappe en relisant son premier éditorial, c’est de quelle façon sa très haute conception du journalisme nouait le souci de l’exactitude factuelle à la radicalité de l’engagement, sans que les deux choses apparaissent nullement comme contradictoires. Extrait : « La grande cause socialiste et prolétarienne n’a besoin ni du mensonge, ni du demi-mensonge, ni des informations tendancieuses, ni des nouvelles forcées ou tronquées, ni des procédés obliques ou calomnieux. Elle n’a besoin ni qu’on diminue et rabaisse injustement les adversaires, ni qu’on mutile les faits. Il n’y a que les classes en décadence qui ont peur de toute la vérité. » Il n’y a que les classes en décadence en effet qui diabolisent les adversaires, qui trafiquent la vérité continûment sous couvert de chasse aux fake news, qui parlent Venezuela quand on leur parle droit du travail. Ce texte d’il y a plus de cent ans devrait être une source d’inspiration constante, aux antipodes de l’idéologie journalistique contemporaine qui revendique à l’inverse une neutralité absolue, une absence totale d’engagement partisan. La chose dissimulant au demeurant le plus souvent la mise en place d’un contrôle politique violent.

Je terminerai sur ce point en rappelant que cette idéologie de la neutralité a une histoire qui est consubstantielle à celle de la presse sous perfusion capitalistique. Aux Etats-Unis, elle naît avec les écoles de journalisme, et cela dès les années 1920. Le journaliste professionnel diplômé est censé acquérir un système parfaitement « neutre » de valeurs – mais évidemment, la grande maestria de ces écoles, c’est d’arriver à faire passer les médias « capitalistes friendly » pour la seule source objective, et de leur fournir au passage les petits soldats adéquats à cette tâche. Il faut observer que ce journalisme-là a pleinement et activement contribué à la dépolitisation entière de la société américaine. Lorsque vous videz de tout contenu politique un journal télévisé, par exemple, vous le rendez ennuyeux et indéchiffrable, simple litanie d’anecdotes sans intérêt ni sens quelconque.

Notons aussi, pour finir, qu’en période de mobilisation guerrière aux Etats-Unis, prenons par exemple le cas de la première Guerre du Golfe ou celui de l’invasion de l’Irak en 2003, on a pu voir de quel genre de respect viscéral des faits le journalisme « neutre » et strictement « objectif » était en réalité animé.

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6/ Sixième idée fausse : les journaux sont par définition des forces démocratiques, à défendre quoiqu’il arrive

Sinon c’est le Venezuela où l’on ferme des médias, sinon c’est le trumpisme où un Président injurie des éditorialistes, sinon c’est le poutinisme où l’on retrouve des journalistes morts dans leur cage d’escalier. Cette vision-là d’un journalisme « rempart de la démocratie » s’avère très utile pour couvrir toutes sortes de méfaits des médias dans des pays où les journalistes ne risquent nullement leur peau. Il s’agit vraiment d’un bouclier en carton, un peu obscène même car se cacher derrière des cadavres et des héros quand on ne risque rien est d’une obscénité avérée, mais redoutablement efficace. On l’utilise beaucoup contre la « France Insoumise » en ce moment, qui se serait rendue coupable d’attaques verbales innommables contre les lanceurs d’alerte nés que sont les journalistes français. L’un des rares programmes de la présidentielle à avoir proposé une refonte démocratique ambitieuse de tout le système des médias, plutôt que de se borner à réclamer le pansement des chartes éthiques sur la jambe de bois des médias corporate, eh bien c’est justement ce programme-là, celui de la « France Insoumise », que l’ensemble la presse perfusée au CAC 40 a présenté comme potentiellement liberticide et menaçant. Ce retournement-là, aussi stupéfiant qu’il soit, est très classique en fait, là encore l’exemple américain nous précède.

Ainsi les journaux, quoiqu’ils fassent ou disent, revendiquent le statut de remparts démocratiques. L’expérience montre pourtant, à l’inverse, qu’ils peuvent ponctuellement devenir exactement l’inverse. A savoir de véritables nuisances démocratiques. Mais là encore, le mythe perdure, le public ayant soigneusement été entretenu dans cette idée depuis de longues années. Ainsi la majorité de la population croit-elle encore en l’existence d’une « presse libre ». Elle n’est presque jamais exposée dans l’espace public à un discours qui, au-delà de quelques attaques ad hominem contre certains éditorialistes, lui montre que l’information est faussée à la source par sa mise sous tutelle financière. En contribuant à décomposer l’espace public, ces médias-là préparent pourtant le terrain à de futures violences politiques. J’achèverai ce sixième point par une remarque de Noam Chomsky qu’il ne faut jamais perdre de vue, quand on essaie de se rassurer à peu de frais sur l’innocuité de la presse : « La propagande est à la société démocratique ce que la matraque est à l’Etat totalitaire. » Lorsqu’une presse démocratique verse ouvertement dans la propagande, il n’y a donc aucune raison de ne pas en mener la critique impitoyable.

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7/ Septième et dernière idée fausse : les médias ne peuvent pas grand-chose

Lorsqu’un éditocrate est totalement acculé, c’est généralement la dernière cartouche qu’il tire. Arrêtez avec « les médias » ! Les gens, on ne peut pas leur mettre n’importe quoi dans le crâne. Ils ont « leur libre arbitre » comme le disait un matin avec solennité la responsable de la revue de presse de France Inter, peu après l’élection de Macron. Là encore c’est du complotisme voyons, d’ailleurs « les médias » ça n’existe pas, et puis les médias vous le savez bien, ils sont très divers, et caetera, et caetera, et caetera. Evidemment, on reconnaîtra synthétisées ici, dans cette seule idée, toutes les idées fausses précédemment passées en revue.

Quel sens cela peut-il avoir pourtant de parler de « libre arbitre » pour des individus isolés qui subissent un tel tapis de bombes ? Où trouver les informations pour exercer son discernement quand de tels flux d’opinions vous sont infligés à de si hautes doses? Il existe certes une grande conscience chez toutes sortes de gens de la menace que fait peser sur leurs libertés un espace public dévitalisé, manœuvré en coulisses par toutes sortes de grandes fortunes du CAC 40 déguisées en philanthropes. Beaucoup plus que chez certains journalistes hélas. Mais au point où nous en sommes, cela ne suffit plus.

Abreuvés de rasades entières de mensonges, et de communication politique, les gens sont en proie à un sentiment d’immense découragement. Beaucoup retournent donc à leur « petite affaire » pour reprendre les mots de Gilles Deleuze (2), et tournent purement et simplement le dos à la politique. C’est ainsi que cinquante ans de luttes sociales peuvent se trouver arasées en un été, la machine médiatique étant là en appoint pour administrer une immense péridurale au pays, à base de boucles de langage vidées de sens, et autres héroïsation d’une fonction présidentielle en réalité dépassée. L’élection de Macron a donné le sentiment à beaucoup, en grandeur nature, de se trouver pris dans une gigantesque souricière. En amont les médias ont expliqué qu’il n’y avait d’autre choix possible que Macron, et qu’il serait antidémocratique de ne pas voter pour lui. En aval les médias ont expliqué qu’il n’y avait rien à faire contre les mesures de Macron, qu’il les avait au demeurant annoncées sans ambiguïté avant son élection, et qu’il serait donc antidémocratique de lutter contre elles. Donc oui les médias peuvent beaucoup, et même tout en réalité quand il s’agit de décourager les gens. Et oui, la presse indépendante peut un jour entièrement disparaître. Pas seulement parce qu’un Etat autoritaire fermerait les médias. Mais parce qu’une démocratie aurait laissé sa presse entièrement dévorée par les intérêts privés. Nous pouvons un jour tomber dans un coma semblable à celui des Etats-Unis. Être un journaliste ou un intellectuel de gauche là-bas ne relève même pas de l’héroïsme, plutôt de l’excentricité sans conséquence politique. Il est très difficile de ressusciter un espace intellectuel démocratique quand il a été entièrement dévasté, mieux vaut faire en sorte qu’il ne meure jamais. Il est grand temps.

Aude Lancelin

Ce texte est une version augmentée de l’intervention prononcée le 13 septembre 2017 au colloque « Penser l’émancipation », qui s’est tenu à l’université Paris VIII Saint-Denis, ex-Vincennes, sur le thème : « Médias, la nouvelle trahison des clercs ». Merci aux organisateurs de la revue Période.

 

Notes

(1) “Read all about it ! The corporate takeover of America’s newspapers”, par James D. Squires, Random House (non traduit en français).

(2) ”L’Abécédaire”, par Gilles Deleuze et Claire Parnet, téléfilm produit par Pierre-André Boutang.

 

 

 

 

 

Entretien avec Alain Deneault dans La Guerre des idées

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Il est devenu en quelques années l’un des plus importants intellectuels de la gauche critique du Canada, avec Naomi Klein. En France, Alain Deneault s’est fait connaître en 2013 par une réflexion sur la « gouvernance » comme façon de transformer la politique en discours purement gestionnaire, prétendument rationnel, en management apparemment soft, et en réalité très coercitif. La publication de La Médiocratie (Lux Éditeur) en 2016 le fera connaître du grand public.

Un passage mémorable dans l’émission « Ce soir (ou jamais !) », face à l’économiste Philippe Aghion, futur soutien et inspirateur de Macron, circulera viralement sur les réseaux sociaux en plein démarrage du mouvement contre la loi Travail. Dans cet essai plus que jamais d’actualité, le philosophe de 47 ans soulevait notamment cette vraie question : pourquoi les médiocres sont-ils surreprésentés dans les états-majors des entreprises néolibérales et dans les allées du pouvoir contemporain ? Tirant ce fil, il livrait une réflexion profonde et perturbante sur notre monde, où les individus se voient détruits par l’invasion des normes entrepreneuriales, et soumis sans qu’ils le sachent toujours, jusque dans l’usage des mots eux-mêmes, à des intérêts capitalistiques de moins en moins distincts de la puissance publique.

Il publie aujourd’hui Le Totalitarisme pervers aux éditions Rue de l’échiquier, digest passionnant de sa thèse sur la multinationale Total, De quoi Total est-elle la somme ?, qui dispute la première place boursière au groupe LVMH. Autrefois en charge des intérêts pétroliers de la France, désormais majoritairement passée sous capitaux étrangers, la pieuvre Total est ici prise comme emblème de ce que peut produire de pire une firme au-dessus des lois, issue d’une longue histoire de spoliations diverses, d’abus, et de familiarité dangereuse avec tous les pouvoirs. À travers ce cas d’école, Deneault pointe notamment les transferts de souveraineté de l’État vers les multinationales qui furent colossaux depuis quelques années, au point que ce sont quasiment les entreprises du CAC 40 qui choisissent désormais les gouvernants, on le voit, et leur réclament des comptes.

Aujourd’hui de passage dans « La Guerre des idées », il dénonce un monde où les politiques d’« extrême centre » sont en train de priver l’humanité de ses sources vives, qu’elles soient écologiques, sociales ou intellectuelles, mais annonce aussi que des points de rupture dans le système restent possibles. Ainsi à tout moment une étincelle peut-elle selon lui mettre le feu à la plaine. Une bonne nouvelle inattendue dans un océan de désespérance.

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« La guerre des sexes n’est pas finie »: Catherine Millet dans La Guerre des idées

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L’auteur de La vie sexuelle de Catherine M., récit le plus sexuellement explicite jamais écrit par une femme, a-t-on pu lire à sa parution, revient aujourd’hui avec une réflexion sur D.H. Lawrence, l’écrivain anglais rendu célèbre par L’amant de Lady Chatterley, paru en 1928 et longtemps censuré en Grande-Bretagne.
Or, à lire Aimer Lawrence de Catherine Millet (Flammarion), on découvre un tout autre monde. On découvre une précision incroyable dans sa description des scènes de sexe notamment. On découvre une compréhension intime des rapports de domination sexuelle entre hommes et femmes. Dès lors, la rencontre avec Catherine Millet devenait inévitable, elle qui, sortant d’un rapport sexuel frustrant se jura un jour, pour la première fois, qu’« il faudrait dire la vérité de tout ça ». Ce qu’elle fit avec fracas des années plus tard, en 2001, lorsqu’elle publia La vie sexuelle de Catherine M., récit vendu à deux millions d’exemplaires désormais dans le monde, et traduit en quarante langues.
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À l’époque des dates Tinder et autres éjaculations faciales accessibles en deux clics, le sexe semble devenu une activité banale, maîtrisée, inoffensive. Avec Millet et son complice Lawrence, on se persuade au contraire que la guerre des sexes ne s’arrêtera jamais, et que la jouissance féminine continue à être un intense sujet d’angoisse dans nos sociétés, qui s’enorgueillissent pourtant à cor et à cri de leur parfaite libération. La facilitation des relations sexuelles a peu changé les règles de l’amour en Occident. Elle n’a en tout cas nullement supprimé les souffrances que ce dernier engendre, aux yeux de Catherine Millet, qui ne cultive aucune des innombrables naïvetés progressistes sur le sujet. Cette vision guerrière du rapport entre les sexes valait bien une « Guerre des idées » un peu particulière, où il sera question du mythe de la nymphomanie, de la haine qui vient parfois s’insinuer au cœur du lien charnel, mais aussi de l’amour comme voie toujours possible au milieu de ce champ de bataille.
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« Macron ou la tentation autoritaire »: Juan Branco dans La Guerre des idées

Son engagement en politique, c’est au 27 octobre 2005 que Juan Branco (voir photo plus haut) le fait remonter. Il a alors seize ans, et ce jour-là, Zyed et Bouna, deux ados du même âge que lui, nés du mauvais côté du périphérique, sont retrouvés morts sur un site EDF en tentant d’échapper à un contrôle de police abusif à Clichy-sous-Bois. Devenu normalien et docteur en droit international, le fils de bonne famille n’oubliera pas. C’est dans cette circonscription de la Seine-Saint-Denis qu’il viendra se présenter aux dernières législatives sous l’étiquette France Insoumise. Pour cette fois, son désir de ne pas céder sur l’injustice se sera brisé sur la vague En Marche !. On devine pourtant que ce n’est que partie remise, et qu’on entendra longtemps parler du garçon.

Caractère bien trempé, Juan Branco préfère qu’on s’intéresse à ses idées plutôt qu’à ses prestigieux « labels », et rappelle volontiers qu’il est déjà l’auteur de deux essais, une critique radicale du tribunal pénal international publiée chez Fayard, et une méditation sur notre rapport à Daesh aux éditions Lignes. À 28 ans à peine, comment ne pas remarquer pourtant que son parcours est déjà imposant.

Avocat français de Julian Assange, le fondateur de Wikileaks qu’il va régulièrement rencontrer à Londres où celui-ci vit toujours reclus à l’ambassade d’Équateur, Juan Branco porte un regard informé sur les périls que font peser sur nos libertés la raison d’État, autant que les nouvelles oligarchies intimement liées au pouvoir politique. Avant de croiser Jean-Luc Mélenchon dans une émission de télévision et d’être approché par son mouvement, il fréquenta un temps les cabinets socialistes, que ce soit celui d’Aurélie Filippetti pour imaginer une réforme de la loi Hadopi, ou dans le staff de Laurent Fabius au Quai d’Orsay – autant d’expériences qui lui laisseront une véritable amertume.

Avec cette nouvelle figure de la gauche, nous avons eu envie de réfléchir aujourd’hui aux menaces qui pèsent sur le monde intellectuel et médiatique, alors que 90% des canaux officiels sont détenus par le CAC 40 (voir photo de Xavier Niel plus bas), et que la pression sur les réseaux sociaux s’accentue. Ou encore sur le vrai visage du macronisme, dangereuse machine à concentrer les pouvoirs et à accumuler le capital au détriment de « ceux qui ne sont rien ».

L’émission, pour les abonnés du site Là bas si j’y suis, est à visionner en cliquant ici.

Extrait des propos de Juan Branco en fin d’émission: 

« Macron c’est l’individu type d’une certaine forme de civilisation, qui répond aux canons esthétiques d’une certaine forme de réussite qui sont ceux, superficiels, de notre époque. C’est quelqu’un qui va avoir un discours à la fois parfaitement plat du point de vue de la pensée, mais en même temps qui a les abords de la complexité et de l’élaboration, qui réussit tout ce qu’il fait, qui a un mariage certes un peu non conventionnel, mais qui fait partie de ces étrangetés parfaitement acceptables dans une société comme la nôtre, et qui vise à s’imposer comme un modèle bien au-delà du champ politique. Macron cherche en effet à apparaître à la fois comme un modèle d’incarnation politique et comme un modèle d’individu, un exemple à suivre, et il y a là comme une volonté d’écrasement, de défense d’une norme complètement catastrophique. Macron, c’est quelqu’un qui n’a jamais des gestes que pour lui-même, pour sa réussite personnelle, qui n’a jamais investi dans le rapport à l’autre. Il n’y a pas un geste dans sa carrière, dans tout son parcours politique, qui soit fait pour l’autre, c’est sidérant à voir. Il n’y a pas une prise de risque. C’est toujours une concentration de pouvoirs pour lui-même. Et c’est dans ce cadre là, dans un espace communicationnel de plus en plus normatif, que je dis qu’il faut défendre l’étrangeté, l’erreur, l’échec, la possibilité de l’effondrement, le droit à une forme politique, civilisationnelle et individuelle où l’autre puisse ne pas avoir peur d’apparaître dans sa vulnérabilité. Le politique n’a de sens que pour défendre celui qui se pense rien. Quand je vais à Clichy-sous-Bois, je vois une forme de richesse qui n’est pas visible. La France elle est ici aussi, et cela a un sens de la défendre telle qu’elle est là-bas. Evidemment, il faut donner à ces personnes la capacité d’agir politiquement, mais en défendant leur différence, pas en les poussant à entrer dans un modèle de réussite individuelle. »

Entretien avec Jean Stern sur le « pinkwashing » en Israël

On ne le sait pas forcément, mais Tel Aviv, après San Francisco ou Ibiza, est devenue une destination phare des milieux gay. Il y a une dizaine d’années, l’image d’Israël dans le monde était à peine meilleure que celle de la Corée du Nord aujourd’hui. Israël était vu comme un pays guerrier et religieux, où personne n’aurait eu l’idée d’aller passer des vacances en boîte de nuit, ni de déguster des sushis vegan en bord de plage en écoutant de l’électro. Des communicants pointus, assistés par les plus grandes agences de publicité internationales ont depuis changé cette donne, projetant l’image d’un Tel Aviv moderne, ouvert et progressiste, gommant surtout les réalités douloureuses du pays : occupation militaire, répression et capitalisme sauvage. Cette opération a un nom : le «pinkwashing», la lessiveuse rose. Ou comment nettoyer la réputation d’un pays en s’appuyant sur l’aura branchée des gays, en les attirant toujours plus nombreux, et en les transformant surtout en VRP de luxe d’Israël à travers le monde. Une stratégie minutieusement décrite dans une enquête passionnante publiée par les éditions Libertalia, Mirage gay à Tel Aviv, dont l’auteur Jean Stern est mon invité cette semaine dans La Guerre des idées sur le site Là-bas si j’y suis, fondé par Daniel Mermet.

L’émission est à visionner pour les abonnés en cliquant ici: « Israël, terre promise pour les gays? »

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Rédacteur en chef du magazine d’Amnesty International France, Jean Stern nous plonge dans les réalités sociales et sexuelles d’un pays moins ouvert aux homos qu’il n’y paraît, où le discours gay friendly officiel des politiciens parfois les plus droitiers vise avant tout à faire disparaître du paysage Gaza et la Cisjordanie, en utilisant une minorité contre une autre. Au passage, Jean Stern revisite aussi l’image d’une communauté homosexuelle à tort vue comme volontiers ouverte et « de gauche », aussi bien là-bas qu’en France d’ailleurs, où le Front National sait très bien jouer d’ailleurs de ces ambiguïtés. Ainsi défend-il l’idée que les gays occidentaux sont globalement devenus « économiquement ultralibéraux, politiquement réactionnaires et idéologiquement islamophobes. » De quoi se faire de nombreux amis sur toutes les rives de la Méditerranée. Mais la résistance s’organise, comme le montre plus bas cette photo prise à Paris en 2016, certains militants gays se mobilisent pour que revienne le temps de la solidarité des luttes.

 

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